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Habiter le clair-obscur

Lola Mégean est anthropologue et membre associée au CESPRA à l’École des hautes études en sciences sociales. Elle a soutenu en décembre 2025 une très belle thèse de doctorat consacrée aux clientes des services sexuels proposés par des escort-boys. Baignée dans le silence et l’ombre, ce travail remarqué se nourrit du travail de l’équipe internationale “Arts et Intelligences du Silence” à l’EHESS tout en proposant des pistes originales de travail sur cette anthropologie délicate, toute en effacement, très personnelle et prometteuse. Lola Mégean revient à la première personne dans ce billet sur sa recherche et sa soutenance.

Les photographies de l’artiste Francesca Woodman donnent à voir des corps en retrait, évanescents, souvent saisis dans des espaces bruts qui semblent les engloutir. Par sa maîtrise de l’argentique, dans un jeu de flou et de disparition, F. Woodman compose une esthétique fantomatique : l’expression fragile d’un corps qui se donne à voir tout en se dérobant, qui n’occupe jamais pleinement l’espace mais en révèle les failles. Ce travail, profondément politique, interroge la place de la femme et du corps féminin dans le social : ce qui peut être montré, dit, ce qui doit rester dans l’ombre et les conditions mêmes de ce régime de visibilité.

Ces questionnements autour du silence, de l’invisible et des manières de faire apparaître ce qui se dérobe ont traversé les discussions de ma soutenance de thèse, qui s’est tenue le 19 décembre 2025 à l’EHESS. Intitulée La part invisible des métiers du sexe. Normes, valeurs et transactions en clair-obscur, cette recherche, consacrée aux femmes qui recourent aux services sexuels d’escort-boys, propose une analyse des mécanismes qui participent à l’occultation sociale de la « cliente ». Alors même que le travail du sexe fait l’objet de nombreuses prises de parole publiques et académiques, la cliente demeure largement absente des débats politiques, juridiques, féministes et scientifiques, comme si elle était difficilement pensable ou dicible.

La thèse prend précisément pour point de départ cette absence. Il ne s’agissait pas tant de combler un manque que d’interroger les conditions normatives, juridiques et politiques qui contribuent à maintenir ces femmes dans une forme d’obscurité sociale, rendant leurs pratiques difficiles à approcher. À partir d’une enquête menée en France et, partiellement, aux Pays-Bas, j’ai cherché à comprendre les formes d’invisibilisation qui entourent la consommation féminine de services sexuels en portant une attention particulière aux silences, aux refus et aux retraits qui jalonnent le terrain – ses « négatifs », pour poursuivre l’analogie avec la photographie argentique. Là où l’enquête ethnographique s’appuie habituellement sur des récits et sur la mise en mots des pratiques que l’on analyse, se dessinent des zones sombres, des silences, des blancs. Or, comme dans un négatif photographique, ces zones apparemment obscures sont précisément ce qui rend l’image lisible. Saisir ce qui semble constituer des impasses de l’enquête, ce n’était pas faire l’étude d’un envers appauvri du terrain, mais plutôt de son image inversée. Cette « ethnographie du silence » met ainsi en lumière le fait que les clientes prennent part elles-mêmes à leur invisibilisation, se retirant dans une pénombre qui n’est pas un simple effet de marginalisation, mais bien une condition sociale de leur existence. L’étude des régimes de visibilité qui entourent la consommation féminine de services sexuels agit alors comme le révélateur de dynamiques de domination, discrètes mais structurantes, au cœur de ces rapports.

Devant un jury composé des philosophes Barbara Carnevali, Alberto Andronico et Sara Guindani (également psychologue clinicienne et psychanalyste), du sociologue Jérôme Ferret, de l’historien Vincent Debiais, ainsi que de l’anthropologue Deborah Puccio-Den (directrice de la thèse), la soutenance a permis de discuter collectivement de ces enjeux cruciaux : l’invisibilisation de certaines pratiques sexuelles féminines, loin de relever de l’oubli ou du manque, apparaît comme l’expression de tensions profondément politiques, enracinées dans les rapports de pouvoir entre les genres.

Ce travail doctoral s’inscrit dans le prolongement des réflexions portées par l’Équipe Internationale Triennale sur le(s) silence(s), qui étudie les formes, les usages et les effets sociaux du silence dans différents contextes contemporains. La soutenance a ainsi rappelé que le silence n’est jamais vide : il est structuré, situé, et toujours signifiant.

Comme chez Francesca Woodman, ce travail rappelle que ce qui se tient dans l’ombre n’est pas nécessairement insaisissable, mais requiert d’autres manières de regarder, d’écouter et d’interpréter. Entre art et sciences sociales, le silence et l’absence deviennent alors moins des obstacles que des espaces de compréhension du monde.

Faire silence – premier numéro de la revue

Silence(s) : revue interdisciplinaire rend compte de travaux de recherche sur le silence et sur l’ensemble des faits et notions « de creux » dans les sciences humaines et sociales ; ces sujets, parce que posés traditionnellement comme l’opposé, l’inverse ou le « rien » du matériau d’enquête, disparaissent des recherches alors qu’ils documentent dans leur existence même des relations cruciales au réel. La revue propose des numéros thématiques sur le silence, l’absence, le vide, l’intraduisible, les études sourdes ou celles se rattachant à la Muted Group Theory, le blanc, l’attente, l’intervalle, le rien, la négation, etc. 

Pour son premier numéro double, publié en libre accès sur la plateforme de la MSH Paris Nord en octobre 2024, la revue propose un dossier intitulé “Faire silence, d’une discipline à l’autre” ainsi que toutes les rubriques de Silence(s) : le compte rendu de l’ouvrage de Mark C. Taylor, Seeing Silence, et la carte blanche de Philippe Dollo sur le silence de la Guerre civile en Espagne. Nous présentons ici le sommaire détaillé du numéro ainsi que les résumés des textes publiés en ligne.

Deborah Puccio-Den et Vincent Debiais – Faire silence. Approches interdisciplinaires d’une action qui ne dit pas son nom

L’introduction de ce numéro décrit la genèse du projet de recherche collectif sur le silence mené à l’École des hautes études en sciences sociales depuis 2020 dans le cadre de l’équipe international triennale « Arts et Intelligences du Silence ». Elle pose également les grandes lignes théoriques des recherches sur le silence dans le domaine des sciences humaines et sociales en signalant les contributions majeures qui en ont posé les bases. L’introduction propose enfin un bref survol des articles rassemblés dans le dossier, pointe les résultats les plus significatifs des études proposées par les auteurs et les autrices, et signale les directions dans lesquelles poursuivre les recherches. [en ligne]

Scott G. Bruce – Verba risum moventia. Silence, rire et comportement dans le premier monachisme médiéval

Au tournant du premier millénaire, les moines de l’abbaye de Cluny et de ses dépendances ont développé un système de signes manuels qui permettait aux frères de communiquer entre eux sans enfreindre les règles strictes d’interdiction de parler, en usage dans leurs communautés. Les coutumiers monastiques ont conservé des traces de cette pratique sous la forme de lexiques, soit des descriptions écrites détaillées des signes et de leur signification, que les novices apprenaient pour préparer leur entrée au cloître. Alors que ces lexiques organisaient généralement leur description des signes monastiques par thèmes (signes pour la nourriture, signes pour les vêtements, etc.), un coutumier de la fin du XIe siècle de l’abbaye de Hirsau, en Forêt-Noire, présentait un signe pour le rire parmi les symptômes de la maladie, comme les saignements de nez et les vomissements. Cet article tente d’expliquer cette association inattendue. Après avoir étudié la signification du silence dans le monachisme de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge, il examine les attitudes à l’égard du rire dans la tradition monastique primitive. Il montre que le rire sonore était dangereux dans l’abbaye, non seulement parce qu’il était perturbateur, mais aussi parce qu’il faisait perdre au moine le contrôle de son corps, enfreignant ainsi les règles de comportement qui régissaient ses actions dans le cloître. [en ligne]

Marie-Emmanuelle Torres – Silences et silenciations dans le rituel impérial byzantin (IXe-XIIe siècle)

À Byzance, le pouvoir impérial se met en scène dans des rituels grandioses, structurés et élargis par une performance sonore. Pour faire ressentir cette autorité donnée directement par Dieu, le rituel se sert des silences. L’empereur devient une icône muette pour dire son statut quasi divin, la cour reconnaît son autorité et affirme sa distinction en se pliant à la norme de silence. La performance est créée, structurée et dramatisée par les contrastes acoustiques. L’acclamation populaire, qui doit légitimer l’empereur, est transformée en voix de silenciation. [en ligne]

Elisabeth Anstett – Dissimulation, effacement et silence dans les contextes de violences de masse. Vers une anthropologie de la destruction

Les anthropologues sociaux qui travaillent à l’intelligibilité des contextes façonnés par la violence extrême, se trouvent le plus souvent confrontés à une double difficulté. Ils travaillent en effet auprès des victimes ou de leurs descendants à collecter et analyser les fragiles empreintes laissées par des mondes partiellement ou totalement anéantis, cependant que les traces des crimes commis par les bourreaux continuent de faire l’objet d’effacements intentionnels de diverses natures, qu’il s’agisse d’ultimes destructions de preuves matérielles ou de la production de discours négationnistes. La tâche de faire naître du sens depuis le silence n’est donc pas chose aisée. Toutefois, en plus des outils théoriques et méthodologiques propres à leur discipline, les anthropologues sociaux peuvent bénéficier des recherches conduites dans d’autres champs disciplinaires (celui des sciences du langage, de la psyché ou de l’image, ou encore celui des sciences médico-légales), qui leurs donnent accès à des données supplémentaires et de nature distincte, et apportent un regard différent sur les situations ou les pratiques qu’ils cherchent à comprendre. Prenant notamment appui sur les apports et les expériences acquises dans le cadre de plusieurs programme de recherche collaboratifs, et en esquissant une état de l’art préliminaire à d’autres études futures, cet article souhaite montrer à quel point ces collaborations interdisciplinaires ont façonné le travail des anthropologues en les amenant à intégrer à leurs recherches des approches qui n’étaient pas initialement les leurs, et à quel point ces collaborations ont été déterminantes pour la compréhension des sociétés marquées par la silenciation des violences de masse. [en ligne]

Sarah Privat Lozé – Fabrique et pratique du silence dans le Cambodge Khmer Rouge (1975-1979)

De 1975 à 1979, le Cambodge a été profondément bouleversé par une violence extrême : déportation massive de la population, travail forcé, sous nutrition, famine, le recours massif à la torture, les exécutions sommaires et les massacres de masse contribuèrent à saper les fondements de la société cambodgienne. Imposer le silence est au cœur de ce système khmer rouge. Les historiens du Cambodge ont largement étudié cette utopie génocidaire articulée sur un « faire taire » radical. Ils montrent combien ce silence relève de la politique conduite par le comité central du PCK éclairant ses fondements idéologiques et les mécanismes de censure qui ont conduit à l’abolition de toutes les instances du « dire » tandis que les purges et les exécutions quotidiennes alimentant la terreur contraignent au mutisme toute une population. Pour autant, qu’apprend-on de ce silence dans cette vue en surplomb qui le circonscrit dans sa seule dimension politique et mécanique ? Sa réalité se limite-t-elle à ce mutisme fondé sur un rapport asymétrique dominants-dominés, victimes et bourreaux ? Cet article se propose d’aborder la manière dont la population cambodgienne fait silence et exprime son silence durant ces années afin de saisir l’épaisseur de ce silence, ces pratiques du silence en utilisant et en appliquant à ce contexte historique la notion de formes de vie comme voie d’intellection. Il s’agit ici de montrer, en portant notre attention sur l’ordinaire, comment ces vies sont tissées par le silence et combien des postures de silence se construisent face à la terreur et réinventent une manière d’exister quand la vie ordinaire est compromise à chaque instant et restreint les choix possibles. [en ligne]

Véronique Beneï – Silence du déplacement et technologies de la terreur

À partir de matériaux ethnographiques recueillis et co-construits au long cours (années 2000 et 2010) sur la problématique du déplacement forcé des populations en Colombie, cet article propose de réinterroger le silence comme « potentialité pleine » : une potentialité révélant un espace d’expériences vécues qui ne peuvent être dites que dans des seuils liminaires, hors des lieux et moments de sociabilité ordinaire. Sont également explorées diverses temporalités du silence dans ce contexte et comment leurs dynamiques peuvent rouvrir un espace de parole jusque-là tue. Les pratiques de (mise sous) silence, les technologies de la terreur et, plus largement, les violences auxquelles donne lieu le phénomène du déplacement sont ici étudiées parmi les personnes déplacées comme celles qui ne l’ont pas vécu. En documentant l’expérience phénoménologique qu’elles font respectivement du silence, une observation attentive à la médiation des corps en situation d’énonciation donne à en percevoir les différentes textures, épaisseurs et « tessitures », et le potentiel afférent d’activation, voire de libération, de la parole. [en ligne]

Jean-Luc Bonniol – Le silence de la race

L’histoire de l’obsession raciale, propre à l’Occident, relève d’une volonté d’organiser le corps social en s’appuyant sur des catégories distinctives, à des fins de séparation ou de domination. Comme une telle assignation est souvent associée à des mécanismes divers d’infériorisation, est-il possible de s’en évader ? Dans les cas où l’apparence physique est perçue comme une évidence (couleur de la peau, traits du visage…), cette évasion semble bien difficile. Mais dans ceux où la différence d’apparence n’est pas au rendez-vous, la stratégie pour nombre de sujets a pu être celle de l’évitement, par la dissimulation, le secret et le silence, face au danger et au risque d’être découvert. Il est donc d’abord question, en matière de race, en des contextes où toute parole peut entraîner des conséquences dévastatrices, de silence dans une logique personnelle de sauvegarde. Mais, parmi toute la diversité de ses dimensions sociales, parfois contradictoires, est également évoqué un autre registre de silence, collectif, celui qui se fonde sur une volonté d’indistinction raciale. [en ligne]

Deborah Puccio-Den – “50 nuances de kiz”. Dans, couleur et silences à Paris et en banlieue parisienne

Dans cet article, les principes et méthodes de l’ethnographie du silence énoncés dans l’introduction de ce dossier sont mis à l’épreuve d’un terrain empirique : les pratiques dansées de la « kizomba », un tango d’origine angolaise qui a muté en région parisienne donnant lieu à une variante urbaine appelée « Urban Kiz » ou « Urban Mafia ». L’ethnologue expérimente ici les possibilités de mener une enquête ethnographique en mobilisant d’autres ressorts cognitifs, affectifs et sensoriels que la parole. Fermer sa bouche, ouvrir ses yeux, se laisser porter par les sens (toucher, odorat, goût), écouter son corps en se mettant à l’unisson du corps de l’autre – un corps d’une autre couleur – permettent de pénétrer le monde de la « kizomba » et d’en proposer une description « de l’intérieur ». Il s’agit de transformer son ressenti et ses émotions sur le terrain en outils de connaissance prenant en compte, d’un côté, la contrainte de « silence » qui pèse sur l’enquête dans un monde où « on ne raconte pas sa vie », de l’autre, les spécificités de la danse comme objet de recherche anthropologique. [en ligne]

Catherine Perret – Tissée de silence. La clinique de Fernand Deligny

Cet article utilise la voie de la théorie et de la description pour proposer une approche historique et anthropologique de la « clinique du silence » expérimentée par Fernand Deligny de 1967 à sa mort, en 1996, auprès d’enfants atteints d’autisme sévère et qui n’ont pas accès au langage. Son objectif est double. Il est d’une part d’analyser les pratiques développées par Deligny et son réseau pour « faire (littéralement) silence », en réponse à la crise de la civilisation occidentale qui a marqué le XXe siècle et à la silenciation qui a dominé l’histoire de la (pédo-)psychiatrie de la même époque. Il est d’autre part de montrer comment ces pratiques, écritures, films, cartes, leur ont permis d’enregistrer le silence de ces enfants autistes et d’y révéler la pratique d’un milieu de vie dont participent enfants autistes et adultes parlants, et d’où émerge un autre visage du lien social. [en ligne]

Lola Mégean – La cliente de services sexuels : oubliée de la recherche en sciences sociales

Cet article souhaite interroger la rareté des travaux scientifiques menés sur la clientèle féminine de services sexuels. Il explore différents facteurs – à la fois théoriques et méthodologiques – qui contribuent à la complexité de l’examen anthropologique de la figure de la cliente. À la lumière de la réticence manifestée par ces femmes, actrices au cœur de l’industrie du sexe, à partager leur expérience, cet article examine en particulier les défis heuristiques auxquels doivent faire face les anthropologues sur ce terrain. En outre, il analyse les dynamiques de genre qui conduisent ces dernières à faire silence. [en ligne]