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Habiter le clair-obscur

Lola Mégean est anthropologue et membre associée au CESPRA à l’École des hautes études en sciences sociales. Elle a soutenu en décembre 2025 une très belle thèse de doctorat consacrée aux clientes des services sexuels proposés par des escort-boys. Baignée dans le silence et l’ombre, ce travail remarqué se nourrit du travail de l’équipe internationale “Arts et Intelligences du Silence” à l’EHESS tout en proposant des pistes originales de travail sur cette anthropologie délicate, toute en effacement, très personnelle et prometteuse. Lola Mégean revient à la première personne dans ce billet sur sa recherche et sa soutenance.

Les photographies de l’artiste Francesca Woodman donnent à voir des corps en retrait, évanescents, souvent saisis dans des espaces bruts qui semblent les engloutir. Par sa maîtrise de l’argentique, dans un jeu de flou et de disparition, F. Woodman compose une esthétique fantomatique : l’expression fragile d’un corps qui se donne à voir tout en se dérobant, qui n’occupe jamais pleinement l’espace mais en révèle les failles. Ce travail, profondément politique, interroge la place de la femme et du corps féminin dans le social : ce qui peut être montré, dit, ce qui doit rester dans l’ombre et les conditions mêmes de ce régime de visibilité.

Ces questionnements autour du silence, de l’invisible et des manières de faire apparaître ce qui se dérobe ont traversé les discussions de ma soutenance de thèse, qui s’est tenue le 19 décembre 2025 à l’EHESS. Intitulée La part invisible des métiers du sexe. Normes, valeurs et transactions en clair-obscur, cette recherche, consacrée aux femmes qui recourent aux services sexuels d’escort-boys, propose une analyse des mécanismes qui participent à l’occultation sociale de la « cliente ». Alors même que le travail du sexe fait l’objet de nombreuses prises de parole publiques et académiques, la cliente demeure largement absente des débats politiques, juridiques, féministes et scientifiques, comme si elle était difficilement pensable ou dicible.

La thèse prend précisément pour point de départ cette absence. Il ne s’agissait pas tant de combler un manque que d’interroger les conditions normatives, juridiques et politiques qui contribuent à maintenir ces femmes dans une forme d’obscurité sociale, rendant leurs pratiques difficiles à approcher. À partir d’une enquête menée en France et, partiellement, aux Pays-Bas, j’ai cherché à comprendre les formes d’invisibilisation qui entourent la consommation féminine de services sexuels en portant une attention particulière aux silences, aux refus et aux retraits qui jalonnent le terrain – ses « négatifs », pour poursuivre l’analogie avec la photographie argentique. Là où l’enquête ethnographique s’appuie habituellement sur des récits et sur la mise en mots des pratiques que l’on analyse, se dessinent des zones sombres, des silences, des blancs. Or, comme dans un négatif photographique, ces zones apparemment obscures sont précisément ce qui rend l’image lisible. Saisir ce qui semble constituer des impasses de l’enquête, ce n’était pas faire l’étude d’un envers appauvri du terrain, mais plutôt de son image inversée. Cette « ethnographie du silence » met ainsi en lumière le fait que les clientes prennent part elles-mêmes à leur invisibilisation, se retirant dans une pénombre qui n’est pas un simple effet de marginalisation, mais bien une condition sociale de leur existence. L’étude des régimes de visibilité qui entourent la consommation féminine de services sexuels agit alors comme le révélateur de dynamiques de domination, discrètes mais structurantes, au cœur de ces rapports.

Devant un jury composé des philosophes Barbara Carnevali, Alberto Andronico et Sara Guindani (également psychologue clinicienne et psychanalyste), du sociologue Jérôme Ferret, de l’historien Vincent Debiais, ainsi que de l’anthropologue Deborah Puccio-Den (directrice de la thèse), la soutenance a permis de discuter collectivement de ces enjeux cruciaux : l’invisibilisation de certaines pratiques sexuelles féminines, loin de relever de l’oubli ou du manque, apparaît comme l’expression de tensions profondément politiques, enracinées dans les rapports de pouvoir entre les genres.

Ce travail doctoral s’inscrit dans le prolongement des réflexions portées par l’Équipe Internationale Triennale sur le(s) silence(s), qui étudie les formes, les usages et les effets sociaux du silence dans différents contextes contemporains. La soutenance a ainsi rappelé que le silence n’est jamais vide : il est structuré, situé, et toujours signifiant.

Comme chez Francesca Woodman, ce travail rappelle que ce qui se tient dans l’ombre n’est pas nécessairement insaisissable, mais requiert d’autres manières de regarder, d’écouter et d’interpréter. Entre art et sciences sociales, le silence et l’absence deviennent alors moins des obstacles que des espaces de compréhension du monde.

Parution de Silence(s) 3/4 (2025) – Les régimes de la disparition

Pour son numéro de 2025, Silence(s) : revue interdisciplinaire se consacre aux « régimes de la disparition ». En tentant de se défaire de l’évidence d’un manque et des obstacles à la recherche qu’il entrainerait nécessairement, ce numéro pense la disparition comme un régime d’action, comme un moyen de produire des phénomènes sociaux qui remettent en ordre le monde duquel on vient de retirer un individu, un objet ou une idée. Il ne s’agit pour autant de mettre le voile sur les catastrophes humaines, les drames et les douleurs qui se jouent dans la disparition, mais plutôt d’examiner par l’enquête philosophique, anthropologique, historique et esthétique, les modalités du disparaître et du faire disparaître d’une part, et leurs conséquences manifestes ou discrètes d’autre part. À l’image du silence, la disparition n’est pas seulement l’inverse ou le négatif d’un autre phénomène ; elle dispose de caractères propres, d’une positivité qui redistribue les cartes de la présence et de l’absence.

Le dossier consacré à « la disparition » de Silence(s) : revue interdisciplinaire entend relever le défi méthodologique des objets des sciences humaines et sociales marqués par l’anéantissement (disparition d’objets, de personnes, de lieux etc.). Avec les contributions réunies dans ce numéro, il ne s’agit pas de constater l’absence, de faire le compte rendu des effacements de traces, des collectes de fragments, des relevés de ruines, des restes, des silences, des lacunes et des vides, mais d’étudier d’une part ce que le phénomène de disparition induit sur nos pratiques de recherche, et d’autre part ce que ces actions éclairent des relations sociales, présentes et passées. Il s’agit en revanche de poser un nouveau regard sur le silence des sources, sur l’absence des preuves, sur les blancs surgissant dans l’image, et d’identifier dans la disparition l’indice de modalités d’action singulières. Comment agit-on en régime de disparition ? Comment fonder une ontologie positive des manières de la disparition, du disparaissant et du faire disparaître ?

Pour se saisir de ces interrogations, les auteurs et les autrices abordent des sujets très différents, au prisme de « leur » discipline certes mais sans perdre de vue la transversalité épistémologique de la thématique de la disparition qui pose à tous et à toutes une même question : quel ordre s’installe quand la chose n’est plus, n’est plus là ou n’est plus tout à fait la même ? C’est en se raccrochant à cette question totale que l’on évite, à l’échelle du numéro, la hiérarchie des objets et la relativisation des drames éventuels qui se jouent dans la disparition. Des vies incarnées disparaissent. Raphaëlle Cologon documente par son « enquête dans l’enquête » la disparition d’un livreur à domicile renversé dans Paris qui soudain s’évanouit – une vie « perdue » dans l’anonymat de la migration et du travail clandestin qui refait surface par le creux qu’elle génère au sein d’une communauté soudain réunie autour de ce disparu. Cloé Drieu, dans l’entretien qu’elle édite, introduit et traduit, fait entendre la voix de Janargul Jumatay, disparue en territoire ouïghour en raison de son opposition administrative au régime – l’article devient l’une des dernières traces laissées par la victime et permet de constater la fragilité des existences malgré l’accumulation des « restes » numériques (suite d’URLs, liste de sites, empilement d’articles). Doriane Molay et Roberto Rossi déplacent ces interrogations sur le terrain de la photographie et de son rôle contesté dans l’établissement de la vérité et la trace de l’histoire.

L’effacement de ces empreintes, réelles ou virtuelles, et le choix de disparaître totalement à l’autre, en adoptant volontairement ou en le subissant le statut du fantôme, sont au cœur du texte de Sara Guindani analysant le phénomène du ghosting et plaçant cette pratique toute contemporaine liée aux réseaux sociaux en perspective philosophique. De façon paradoxale (ou non), la disparition laisse des traces, elle en produit ou bien pour entériner le processus, ou bien pour mettre en voir une présence en contrepoint, pour justifier l’injustifiable, pour détourner l’absence des disparus. Brice Molo démontre parfaitement ce mécanisme complexe d’exposition et de dissimulation simultanée dans un cas d’étude au Cameroun, avec une réflexion profonde du lien entre monument et disparition. Dans un tout autre domaine, Camille Dugast procède à l’analyse minutieuse d’un tableau de Hans Memling et à l’interprétation originale des pieds des figures comme autant d’indices d’une disparition, celle du Christ, que l’on cherche à maintenir dans une peinture de présence. Deborah Puccio-Den, à partir des archives judiciaires de Sicile, fait le récit et l’analyse d’une opération massive de disparition menée par la Cosa Nostra, destinée à produire de nouveaux rapports de pouvoir et l’établissement d’un régime de terreur. Une fois passée la folie des exécutions et la mise au silence de toute possibilité du deuil, il ne reste que les traces matérielles, mais surtout mentales et morales, d’actes de violence impossible à décrire.

Face à cette impossibilité, les sciences sociales doivent s’armer d’outils intellectuels opératoires et transformer l’appréhension du négatif en connaissances. Saskia Simon, dans son article méthodologique, offre de précieuses clés d’interprétation à ce sujet et nous invite à éviter les pièges de la lecture trop simple de phénomènes changeants, intriqués. Pour compléter la lecture de ce dossier, le numéro fournit plusieurs comptes rendus d’ouvrages traitant, chacun à leur manière, du thème de la disparition. Il confie également à deux créateurs, Enora Gullery et Fernando Garlin Politis, deux cartes blanches très délicates sur le même sujet. Véritablement interdisciplinaire, croisant les approches, les terrains et les sensibilités, confiant à des registres d’écriture variés le soin de rendre compte de ce qui n’est plus, le numéro de Silence(s) : revue interdisciplinaire faire apparaître la disparition, non pour compenser même naïvement la perte des disparus, mais pour démontrer que la disparition, comme le silence, peut être pensée, doit être pensée comme un régime d’action, un moyen d’ordonner et de désordonner le social, et nous invite à nous saisir de la notion pour mieux la comprendre, la préparer, l’éviter, l’apprivoiser.

Le numéro 2025 de Silence(s) : revue interdisciplinaire est disponible en open access sur le site pépinière de la MSH Paris-Nord.

Le silence dans l’activité humaine

En 2001, Ángeles Marco Furrasola publie un beau livre en espagnol intitulé Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana. Une synthèse toutes voiles dehors sur le silence dans la communication, mêlant sciences sociales et littérature. Tout, dans le titre, le contenu et les ambitions, de cet ouvrage trouve sa place, comme un gant, dans les réflexions menées à l’École des hautes études en sciences sociales au sein du programme “Arts et intelligences du Silence”, et désormais dans le cadre de Silence(s) : revue interdisciplinaire.

En travaillant dans son coin sur la notion de silence au Moyen Âge, ou en groupe sur la notion de silence tout court, en essayant d’adopter des perspectives pluridisciplinaires et en s’en remettant à l’expertise de ses camarades de jeu sur ces questions, on a l’impression d’être à peu près au courant de la bibliographie plus ou moins récente sur le sujet. On a sans aucun doute manqué des références spécifiques dans des champs de recherche dont on ne sait rien, ou plus générales dans les nombreuses langues qu’on ne maîtrise pas, mais globalement on pensait avoir fait le tour des ouvrages généraux en sciences humaines et sociales traitant du silence. Jusqu’à hier matin donc, au moment où on tombe, au milieu de la classe 8 en Dewey, sur un ouvrage intitulé Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana. Publié par Ángeles Marco Furrasola en 2001, le livre est la prolongation d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Barcelone consacrée à la sémiotique du silence, dont on retrouve des passages dans cette “anthropologie du silence” découverte par hasard. On sait que les étagères ouvertes, avec des ouvrages rangés en Dewey et plus encore en LCC, se prêtent à ce genre de sérendipité – on part chercher un livre, on en ramène cinq – mais hier matin la surprise de l’ignorance vient 1) du fait qu’il s’agit d’une ouvrage général, 2) issu ou presque d’une thèse, 3) au titre sans piège que des centaines de recherche sur des dizaines de catalogues auraient dû faire remonter, 4) rédigé par une autrice qui a publié depuis son doctorat plusieurs travaux – livres et articles – sur la question du silence (chez Ortega y Gasset, dans El Quijote, dans le monde de l’enseignement). Sur son rayonnage, le livre était rangé parmi des ouvrages de sémiologie et d’analyse littéraire, ce qui est logique au vu de son contenu mais ce qui le rend invisible pour la constitution d’une bibliographie sur le silence ; d’autant qu’il est très peu cité dans les études postérieures à 2001 sur le sujet.

C’est bien dommage parce que Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana est vraiment un bon livre de synthèse sur la question du silence, plus proche dans le contenu de son sous-titre si l’on entend la notion d’activité comme un synonyme de communication. Le cœur de l’ouvrage, en particulier les chapitres 4, 5 et 6, concerne en effet la place du silence dans la linguistique et dans les théories de la communication interpersonnelle : la “pragmatique” silencieuse du langage, le rôle rhétorique des pauses, le silence comme moyen de contrôle de la communication. Sans être complètement originales, ces trois parties sont intéressantes car elles approchent la relation entre la parole et le silence dans toutes les dimensions du langage plutôt que dans une perspective linguistique sèche qui déshumaniserait l’usage du silence – c’est dans cette inscription du silence dans un corps, individuel et social, qu’il faut envisager le titre Una antropología del silencio. Ces trois chapitres sont précédés de trois parties dont l’ordre surprend, mais dont le contenu est passionnant. Le chapitre qui ouvre l’ouvrage, après une brève introduction, s’intitule “Le silence, un phénomène culturel ?” et propose deux synthèses quant à la place du silence dans les relations sociales, sur le temps très long de l’histoire du langage, et en deux blocs, l’Occident et l’Orient. Étrange dichotomie posée d’emblée à partir d’une évidence apparente, celle de la place du silence dans les pratiques orientales de la religion et de la communication, une dichotomie qui établirait une double anthropologie du silence. Si les phénomènes parfaitement décrits par Ángeles Marco Furrasola sont certains (ils avaient déjà été analysés pour la plupart dans le cadre d’études spécialisées), on s’interroge sur la robustesse d’une telle séparation Orient/Occident et sur l’identification des structures et des circonstances qui la justifierait le cas échéant. Le chapitre 2, “Le silence depuis la nuit des temps” est sans aucun doute le plus intéressant. Comme c’est le cas dans bien des ouvrages de synthèse consacrés à la notion, il fait le point sur les usages anciens du silence, dans la Bible et dans l’Antiquité gréco-romaine, puis dans de grands textes littéraires (un peu à la manière de l’Histoire du silence d’Alain Corbin). La véritable originalité du livre tient à la convocation de beaux textes de la plume du grand philosophe espagnol José Ortega y Gasset, ou encore de Raimon Panikkar ; des articles et des livres très peu cités dans la bibliographie spécifique sur le silence et qui m’avaient eux aussi échapper. La trouvaille heureuse de Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana implique non seulement la lecture d’un ouvrage indispensable ; elle déclenche également la constitution d’un nouvel appendice bibliographique riche de textes jusqu’à hier matin inconnus.

Le chapitre 3, “Qu’est-ce que le silence ?”, permet la transition entre les généralités très bien présentées des premières pages du livre et les questions proprement liées à la communication. Ángeles Marco Furrasola pose trois problèmes : l’existence réelle du silence, sa définition éventuelle, et la possibilité de son étude. À la recherche d’une “herméneutique du silence”, l’autrice convoque de grands textes littéraires (Kafka, Virgile, Virginia Wolf entre autres) pour finalement assoir l’existence manifeste du silence, son caractère polymorphe et la nécessité d’inscrire son analyse dans une perspective sémiotique et linguistique. Ce sont les directions de recherche qu’elle posera dans le chapitre 6, “Le silence comme objet d’enquête”, et qui sert de conclusion à l’ouvrage en appelant à identifier les systèmes communicatifs qui régissent la distinction et l’emploi ciblé des différents types de silence. Des pistes de travail qu’Ángeles Marco Furrasola développera dans de nombreux travaux après 2001, des travaux qu’il faudra lire dans les mois qui viennent.

Au-delà de ces apports bibliographiques très utiles, la lecture inattendue de Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana rend manifeste l’hermétisme de certaines frontières académiques, entre les disciplines, entre les traditions nationales, entre les langues – il est remarquable que le libre fondamental Du silence de David Le Breton, paru en français en 1997 et traduit en espagnol dès 2001, ne se trouve pas dans la bibliographie d’Ángeles Marco Furrasola. À côté de ce qui nous apparaît, sans doute injustement comme un manque, on voit également l’importance de quelques textes fondamentaux qui ont alimenté la réflexion de l’autrice : l’article essentiel de Keith H. Basso “To give up on Words” de 1970, issu de son terrain anthropologique sur le silence dans la culture apache ; le livre-cabinet de curiosité de l’anthropologue Edward T. Hall The Silent Language, paru en 1959, qui fait du non-verbal une forme de silence dans la communication ; sur l’art, les intuitions géniales de Susan Sontag dans “The Aesthetics of Silence” paru dans Aspen en 1967 ; les incontournables aphorismes du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein. Ces références partagées forment un socle commun, parfois difficile à dépasser pour qui veut travailler sur le silence ; elles peuplent si intensément les bibliographies qu’il est malaisé sans doute de leur faire dire quoi que ce soit de nouveau. La récurrence de ces citations laisse même planer un léger sentiment d’ennui par anticipation si l’on commence la lecture du livre par la bibliographie et par les notes de bas de page, le soupir d’un “encore ça !” qui – soyons tout à fait honnête – n’est qu’une tentative de se rassurer que l’on est peut-être pas passé à côté de grand-chose, finalement… Mais, c’est faux : chez Ángeles Marco Furrasola comme dans la plupart des livres que l’on a manqués, ce socle attendu de références sert à la construction d’un appareil théorique original qui convoque de façon inattendue cette fois des thèses de doctorat confidentielles mais sans doute brillantes, des grands noms de la littérature qu’on n’aurait jamais pensé citer et qui ne se trouvent pas dans L’art du silence de Christian Salmon ; des grands noms des sciences humaines et sociales que l’on a lu trop vite en ignorant l’existence de passages importants sur la notion de silence (on verra avec attention certaines pages d’À l’ombre des majorités silencieuses. La fin du social de Jean Baudrillard). Lire hier matin Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana permet de citer les travaux de l’autrice pour les faire connaître davantage en dehors de la communauté académique hispanophone et à nuancer l’originalité de certaines propositions qui se trouvent, formulées autrement, sans doute déjà dans ce beau livre.

Ángeles Marco Furrasola, Una antropología del silencio. Un estudio sobre el silencio en la actividad humana, Barcelone, PPU, 2001 (ISBN : 84-477-0775-X). Billet en partie repris de “La rigueur du possible” publié en premier lieu sur le carnet de recherche De Visu.

Lancement de Silence(s)

L’équipe internationale triennale “Arts et Intelligences du Silence” à laquelle vous nous avez l’honneur de participer clôt en ce mois de juin 2024 ses activités à l’École et lance un nouveau projet éditorial au sein de PépiNord, la pépinière de revues en libre accès de la MSH Paris Nord. Le lancement de la revue aura lieu le mardi 4 juin prochain dans les locaux de la MSH Paris Nord et l’équipe de la rédaction et celle de PépiNord vous recevront pour une présentation de la revue et de son projet, suivie d’échanges et accompagnée de performances artistiques. 

Le projet de création de la revue Silence(s) : revue interdisciplinaire prend naissance dans les travaux de recherche et les activités de l’équipe internationale « Arts et Intelligences du Silence », créée et animée au sein de l’École des hautes études en sciences sociales sur ses différents sites (Paris, Aubervilliers, Marseille) ; elle en est le prolongement naturel et nécessaire. Cette équipe réunit depuis 2020 un groupe d’une vingtaine de chercheurs venus de France et de l’étranger formant une communauté de réflexion inédite autour de la notion de « silence », sujet encore à défricher dans le domaine des sciences humaines et sociales, mais aussi de la biologie, des neurosciences et des sciences cognitives. Avec cette initiative, l’historien Vincent Debiais et l’anthropologue Deborah Puccio-Den, coordinateurs de l’équipe, se sont proposé d’instaurer les conditions d’un dialogue entre anthropologie et histoire, en particulier pour le Moyen Âge, inscrivant ainsi la recherche sur le silence dans une tradition de l’EHESS qui a vu la collaboration étroite entre ces deux disciplines sur des objets d’études comme l’espace, l’image religieuse, les pratiques d’écriture, le corps, le geste, les transactions monétaires. Par ailleurs, l’exploration d’une notion comme le silence qui embrasse l’ensemble des manifestations sociales, reposait non seulement sur les disciplines enseignées à  l’EHESS, mais aussi sur les traditions d’autres universités de France (Université de Poitiers) et du monde (Espagne, Italie, États-Unis) qui prônent, en même temps que les échanges interdisciplinaires, une ouverture à l’univers de la création artistique dans toutes ses manifestations (peinture, théâtre, danse, musique), ainsi qu’à la société et à ses besoins (justice, lutte à la criminalité, à l’insécurité et à la précarité, aux formes de violence générées par la silenciation). Dans cette volonté intellectuelle de dialogue et d’expérimentation et à l’occasion des périodes de confinement liées à la pandémie de COVID 19, des chercheurs (sociologues, anthropologues, juristes…), des artistes et des magistrats ont rejoint la nécessité de créer l’espace académique pour confronter leur besoin commun de rendre intelligible leur objet d’étude partagé, le silence, et d’en redéployer les modalités de description selon des formats nouveaux.

Le projet éditorial Silence(s) : revue interdisciplinaire entend s’inscrire dans ce sillage intellectuel, et rendre compte de travaux de recherche sur le silence bien sûr, mais aussi sur l’ensemble des faits et notions « de creux » dans les sciences humaines et sociales ; ces sujets, parce que posés traditionnellement comme l’opposé, l’inverse ou le « rien » du matériau d’enquête, disparaissent des recherches alors qu’ils documentent dans leur existence même des relations cruciales au réel. La revue proposerait alors des numéros thématiques sur le silence, l’absence, le vide, l’intraduisible, les études sourdes ou celles se rattachant à la Muted Group Theory, le blanc, l’attente, l’intervalle, le rien, la négation, etc. Aux billets d’opinion, réflexions libres, journaux de terrain, portraits de chercheurs déjà proposés dans le carnet de recherche s’ajouterait ainsi la dimension éditoriale d’articles scientifiques de fond, l’ensemble permettant de diffuser les acquis théoriques et méthodologiques des échanges initiés dans le cadre des travaux sur le silence, tout en ouvrant de nouvelles perspectives de recherche en sciences humaines et sociales. L’équipe à l’origine de cette initiative promeut très largement l’échange et la discussion dans l’exploration des questions historiques, philosophiques, anthropologiques et artistiques liées au silence ; elle est comme il se doit particulièrement attentive à l’évaluation rigoureuse des travaux et à leur inscription dans un cadre de recherche partagé par la communauté des sciences humaines et sociales. Cette revue interdisciplinaire, ouverte également aux sciences dites « dures », entend devenir un moyen de diffuser des résultats originaux dans l’exploration de ces sujets laissés dans l’angle mort de la recherche, et un outil permettant de favoriser le travail collaboratif à l’interface de nos sociétés (européennes, internationales, globales).

L’originalité de la revue Silence(s) est triple. Elle tient d’abord dans son interdisciplinarité réelle et nécessaire. Si les sciences humaines et sociales prônent souvent un croisement des disciplines, à la faveur d’un contexte intellectuel qui fait de ce croisement une valeur ajoutée plutôt que pour atteindre des résultats plus pointus ou pertinents, les conditions d’une telle rencontre sont rarement réunies, non pas en raison d’un défaut dans la qualité des recherches produites, mais parce que l’exploration de la plupart des sujets demande en réalité et a contrario une expertise clairement définie et un cadre méthodologique fermé. On assiste ainsi souvent à une juxtaposition des savoir-faire plutôt qu’à leur mise en commun. Avec l’analyse de ces phénomènes de « creux » en revanche, cette interdisciplinarité se doit d’être mise en œuvre pratiquement et au-delà de tout présupposé de recherche : elle est imposée par les sujets traités. Les disciplines doivent répondre aux défis heuristiques lancés par des sujets qu’une expertise unique ne permet pas de traiter. C’est l’enseignement tirés de ces deux dernières années de travail consacré à l’étude du silence au cours desquelles on a constaté que les limites imposées à l’enquête ethnographique sur cette question, par exemple, pouvaient être résolues par les apports de la philosophie et de la psychanalyse ; les questions laissées en suspens par l’analyse historique étaient, elles, éclairées par les approches en histoire de l’art, en anthropologie et en histoire des sciences…. La publication de la revue Silence(s) permet de créer un laboratoire pour pratiquer durablement et rendre compte des résultats de cette interdisciplinarité réelle et efficace ; de fournir des exemples de bonnes pratiques et de plaider par l’exemple pour une solidarité des sciences humaines et sociales.

La seconde originalité vient du fait que, contrairement à un grand nombre de publications de sciences humaines et sociales qui font leur apparition actuellement et qui convoquent à d’autres fins le mot « silence » dans leur titre, la revue Silence(s) n’entend pas répondre à un quelconque agenda politique ou idéologique en prônant des actions à rebours, pour ou contre les tendances sociales contemporaines. Elle veut au contraire prendre le temps de la description et restituer avec rigueur et profondeur des phénomènes sociaux indépendamment de leur emprise sur l’actualité. Elle prétend ainsi se garder de tout activisme, non pas pour contester l’apport essentiel des sciences humaines et sociales dans le domaine de la défense des libertés académiques et dans la prescription de pratiques vertueuses pour le vivre ensemble, mais pour garantir aux publications un espace de discussion sans urgence. Cette volonté d’échapper à l’empressement d’une posture politique ou de l’action est devenue rare dans le domaine éditorial en SHS. En préparant des dossiers thématiques consacrées à des notions en apparence à contre-courant des tendances actuelles de la recherche (l’absence, la négation, la discrétion, le vide…), la revue Silence(s) entend freiner le travail et l’analyse et contribuer ainsi au mouvement de la slow science.

La troisième originalité de la revue Silence(s) tient à son orientation méthodologique. Elle intègre en effet une dimension profondément réflexive en interrogeant, au sein des dossiers thématiques, les moyens des sciences humaines et sociales à décrire, analyser, restituer et comprendre des phénomènes sociaux qui échappent au langage, qui relèvent de l’intuition et de la sensation, qui appartiennent au domaine du non-dit, du secret, de l’interdit, du tabou. Une place importante est ainsi réservée à l’exploration de nouvelles modalités d’écrire les sciences sociales en mêlant le texte et l’image, en convoquant les pratiques artistiques. La forme numérique de la revue permet cette diversité des supports qui devient le lieu d’une véritable recherche sur les moyens de la recherche. Il s’agit ainsi de tester, au cœur de la publication, la robustesse heuristique de différents formats d’enquête et de restitution des connaissances. Si ces interrogations appartiennent à la tradition épistémologique des sciences sociales depuis leur développement, la revue Silence(s) entend les intégrer pleinement à la publication en invitant les auteurs à porter un regard critique sur leurs propres méthodes dès lors qu’elles s’appliquent aux notions du creux telles que le silence ou l’absence.

Le lancement de la revue aura lieu le mardi 4 juin prochain dans les locaux de la MSH Paris Nord et l’équipe de la rédaction et celle de PépiNord vous recevront pour une présentation de la revue et de son projet, suivie d’échanges et accompagnée de performances artistiques. Le silence, envisagé dans la multitude de ses dimensions et des sensibilités, y sera notamment mis à l’honneur par :
– la présentation du premier numéro “Faire silence”.
– une conférence-projection du photographe Philippe Dollo qui, à travers son travail sur les mémoires tues des victimes de la guerre civile espagnole, dresse le portrait d’un pays muré dans le Silencio. Il présentera son dernier ouvrage, No Pasa Nada. 
– le concert-speech Sirènes, ou la voix du silence. Éloge de la condition hybride donné par Emanuele Coco, musicien et historien de la philosophie et Francesco Bearzatti, saxophoniste de renommée internationale. Créatures du mythe, de l’entre-deux, les sirènes sont un miroir tendu à notre humanité, à une distance que la musique nous permettra d’éprouver.

Retrouvez le programme complet de cet après-midi ainsi le formulaire d’inscription sur le site de la MSH Paris Nord.

L’affiche de la manifestation et l’en-tête de ce billet ont été créés à partir de clichés publiés dans No pasa nada (c) Ph. Dollo.

Anti-anthologie de silences

L’anthologie, c’est difficile à manœuvrer. Essayer d’agencer des morceaux entiers de littérature, sélectionnés autour d’un thème ou d’un auteur, voilà qui est rudement malaisé. Il impossible ou presque de satisfaire aux exigences de la vision d’ensemble, aux contraintes de la sélection et aux ambitions encyclopédistes sans se prendre les pieds dans le tapis du survol et du saupoudrage. Et il faut souvent s’en remettre à l’introduction ou la présentation du recueil pour saisir, ou non, les intentions derrière le prélèvement et les modalités du choix. Si l’on ajoute à cela les pièges tendus par la définition de certains sujets retenus pour ces répertoires, la composition d’une anthologie relève tout simplement de l’embûche intellectuelle.

Le silence, parce qu’il se prête particulièrement et paradoxalement à l’écriture sous toutes ses formes, connaît plusieurs de ces anthologies littéraires (mais aussi musicales et photographiques) ; inégales, frustrantes et dont on peut aisément se passer si ce que l’on cherche, c’est approcher une définition du phénomène ; elles sont en revanche un bon outil pour le retour au calme et l’écoute de soin, la littérature universelle dépassant allègrement toute la production pseudo-zen du développement personnel. Et puis, il faut prendre avec des pincettes les anthologies déguisées, les commentaires ou les essais organisés autour du silence, qui “documenteraient” par la littérature l’existence et la valeur de cette notion dans l’histoire.

Quand on se lance dans le dernier ouvrage de Christian Salmon, intitulé L’art du silence, et que l’on parcourt la table des matières en constatant que chaque titre de chapitre contient le nom d’un auteur, l’ombre de la déception recouvre l’espace d’un instant la table de travail. Encore une anthologie sur le silence ? Pas du tout. Ce serait mal connaître l’auteur que de penser qu’on a dans les mains une collection d’extraits concernant de près ou de loin le silence dans la littérature, de Cervantes à Don DeLillo. L’ambition de Christian Salmon n’est pas celle de l’anthologie ; elle est critique. Et si tous les chapitres contiennent des citations, parfois très longues, des œuvres analysées par l’auteur, c’est lui a le dernier mot ; c’est sa lecture du silence.

Il faut d’ailleurs prendre la notion de “silence” exposée dans le titre de l’ouvrage de façon très lâche. Ce silence est en effet un terme-parapluie qui abrite une grande quantité de concepts et de phénomènes dans l’essai de Christian Salmon, et qui tous ont à voir avec l’impossibilité du récit, la suspension du romanesque, l’interruption de la fiction. L’auteur analyse en effet les moments de la littérature, et principalement du roman, dans lesquels la narration se tait. Les circonstances et les modalités de cette suspension sont diverses. Elles concernent l’auteur d’abord, son refus d’écrire ou son incapacité à raconter, le moment où l’auteur et l’œuvre divorcent. Elles concernent également la nature de ce qu’il y a à romancer : la mort, le trauma, le scandale, le tabou face auxquels la littérature est mise en échec. Elles concernent encore le contexte d’écriture, ces circonstances de l’histoire qui limitent le champ d’action du récit, ou bien parce qu’il est soumis à plus fort que lui, ou bien parce que le temps exige qu’il laisse sa place à d’autres genres. Elles concernent enfin l’espace fictionnel de la disparition de la littérature, la perte de l’œuvre, la mort du texte. Tout cela constitue, pour Christian Salmon, “la matière du silence” dans laquelle sont “creusées les œuvres” (p. 31). Les 17 chapitres du livre varient sur les différents silences du récit, ou dans le récit, et proposent un vaste inventaires de notions collatérales : l’échec, la censure, la négation, l’agonie. Elles appartiennent aux inventaires que l’équipe Arts et Intelligences du Silence a déjà pu constituer à partir des approches philologiques, anthropologiques ou historiques, mais elles ne les épuisent pas tout à fait, et c’est en cela que L’art du silence est un ouvrage important pour saisir ce que recouvre le phénomène.

On pourrait s’arrêter sur chacun des chapitres qui sont autant d’invitations à se jeter séance tenante sur cette bibliothèque idéale consacrée au silence du roman. Retenons-en trois, de façon tout à fait subjective. Les pages sur Gogol, d’abord, parce qu’elles décrivent de façon très sensible la plénitude du renoncement, ce jetée d’éponge au cœur de la tourmente créative d’un côté ; la tension vers le divin et ce qu’elle implique d’aphasie de l’autre. Ici le silence est un pivot, un point de bascule entre un regard sur le monde pris en charge par le récit et une “tombée de rideau” sur le réel. Dans l’infini tristesse du destin littéraire de Nicolas Gogol, dans les flammes qui brûlent à plusieurs reprises ses manuscrits, le silence des lettres laisse la place à la folie, à l’élan mystique et à la destruction. Le court chapitre sur Proust, ensuite, parce qu’il s’intéresse non pas au silence dans La recherche (ou si peu) mais à l’adéquation du sujet au genre littéraire, la nécessité pour le récit, quel qu’il soit, de trouver son format, sa “façon”. C’est là une autre forme de silence que l’inadéquation, l’inadaptation, l’inconvenance. Il y a du silence dans le fait d’être à-côté, de se tromper de cadre, et que Proust ait douté pour son Contre Sainte-Beuve est presque rassurant. Les pages sur Terminus radieux d’Antoine Volodine enfin, parce que rien ou presque ne fait silence ici, si ce n’est la dimension apocalyptique du monde décrit par le romancier, un lieu-centre où rien n’a de sens, où le langage se tend entre la folie de la destruction et l’inutilité de la connaissance ; une invitation à repenser le lien évident que bouscule le roman entre discours et communication. Pour chaque auteur, Christian Salmon crée un désir de parcourir la littérature au prisme du silence ; silence de l’auteur, silence de son œuvre, silence du monde qui la reçoit. Sécheresse de l’inspiration, désespérance du contemporain, futilité des mots, mort du romancier, agonie du roman, il faut “recréer les conditions d’un récit possible” (p. 243), en suivant les pas de Milan Kundera qui incarne à lui seul et dans ses intuitions la conclusion de l’ouvrage.

Christian Salmon ne produit pas une anthologie, donc. L’art du silence est un objet éditorial équivoque. C’est un essai sur les impossibles du roman, pétri jusque dans ses moindres virgules des formidables connaissances littéraires de l’auteur. Il a fait sien le Parlement des écrivains, il l’a intériorisé tout à fait. Christian Salmon prend son lecteur par la main et lui présente ses amis écrivains, il ne cache pas sa sympathie pour Gogol, son admiration pour Kafka, et sa vénération pour Kundera. L’épilogue de L’art du silence, tout entier consacré à L’amour de la vie de Jack London, ne laisse aucun doute sur l’engagement personnel de l’auteur dans cette sélection critique. Rien n’est évident dans les choix et les interprétation de Christian Salmon, et c’est la raison pour laquelle l’ouvrage est surprenant, déconcertant, intéressant. Bien peu de textes commençant par “L’idée de ce livre est née pendant les semaines de confinement du printemps 2020” (p. 13) pouvaient éviter le jeu de la facilité, l’équation transparente pandémie = confinement = isolement = silence, et il fallait tout le talent et la sensibilité de Christian Salmon pour faire du silence une notion-lentille pour questionner les limites du récit dans la littérature, dans la vie tout simplement. Effet de creux, effet de crête : c’est l’idée même du manque que le lecteur reçoit en pleine face en achevant la lecture de L’art du silence, c’est elle qu’il emporte en s’interrogeant sur la distance qui sépare le manque passager, contingent, du vide, absolu et définitif. Destins brisés de vies d’écrivains, récits sans naissance et narrations de l’absurde, il n’y a pas de joie au sens propre dans ce livre, mais une véritable foi dans l’art, et c’est déjà pas mal.

Christian Salmon, L’art du silence, Paris, Les liens qui libèrent, 2022, 266 p. ; 979-10-209-1149-0

Faire mémoire, faire silence

Le 2 juin 2022 s’est tenue la conférence inaugurale de l’équipe internationale triennale “Arts et Intelligences du Silence”. Elle a donné la parole à Deborah Puccio-Den, anthropologue du politique àl’EHESS et spécialiste de la mafia, et à Antonio Balsamo, président du tribunal judiciaire de Palerme. Un dialogue autour du silence et de la mémoire dans le contexte de la violence mafieuse et de ses implications judiciaires.

Président du tribunal judiciaire de Palerme, Antonio Balsamo a instruit et jugé de nombreux procès révélant le lien entre mafia et politique en Italie, comme le procès pour le “massacre de la rue d’Amelio” où, le 19 juillet 1992, le juge Paolo Borsellino et cinq agents de son escorte furent assassinés. Juge à la cour internationale pour la défense des droits fondamentaux au Kosovo, il a récemment mené en qualité d’expert à la mission permanente de l’Italie aux Nations Unies un programme visant à élargir et adapter le modèle de législation anti-mafia italien à plus d’une centaine de pays affectés par des “organisations criminelles de type mafieux”. Antonio Balsamo est aussi l’auteur de différents ouvrages, dont le dernier porte sur la nécessité de faire mémoire pour combattre la mafia. La discussion s’articulera donc autour de ce livre et du chapitre V (“The unnamable mafia”) partie I (“Naming the mafia”) de Mafiacraft portant sur la nécessité de “faire silence” sur une histoire conflictuelle.

Lectures croisées

Dans le cadre des activités de l’équipe “Arts et Intelligences du Silence” s’est tenue le 23 juin 2022 une séance de lecture croisée autour de quelques ouvrages publiés par les membres de l’équipe et en présence des professeurs invités. Une belle séance, très animée, qui a permis de faire émerger des questions transversales. C’est le but de ces rencontres annuelles autour de la question du silence.

Vincent DEBIAIS, Le silence dans l’art

Voici une étude sur le silence dans la peinture, sur les liens entre le taire et le voir, sur la représentation du bruit, du tumulte, du fracas à travers les images médiévales. Comment un sens pourrait-il figurer un autre sens ? Comment l’oeil pourrait-il accorder une quelconque épaisseur à l’oreille ? C’est en repartant de l’ouverture du septième sceau dans l’Apocalypse et de sa mise en enluminures dans les manuscrits commentés de Beatus de Liébana, en passant par saint Augustin, que Vincent Debiais montre comment, tableau ou sculpture, l’art se nourrit du silence pour laisser place à l’interprétation qui n’est jamais qu’une rhétorique de la connaissance infinie de Dieu, de son absence présente.

Deborah PUCCIO-DEN, Mafiacraft. An ethnography of deadly silence

“The Mafia? What is the Mafia? Something you eat? Something you drink? I don’t know the Mafia. I’ve never seen it.” Mafiosi have often reacted this way to questions from journalists and law enforcement. Social scientists who study the Mafia usually try to pin down what it “really is,” thus fusing their work with their object. In Mafiacraft, Deborah Puccio-Den undertakes a new form of ethnographic inquiry that focuses not on answering “What is the Mafia?” but on the ontological, moral, and political effects of posing the question itself. Her starting point is that Mafia is not a readily nameable social fact but a problem of thought produced by the absence of words. Puccio-Den approaches covert activities using a model of “Mafiacraft,” which inverts the logic of witchcraft. If witchcraft revolves on the lethal power of speech, Mafiacraft depends on the deadly strength of silence. How do we write an ethnography of phenomena that cannot be named? Puccio-Den approaches this task with a fascinating anthropology of silence, breaking new ground for the study of the world’s most famous criminal organization.

Catherine PERRET, Le tacite, l’humain. Anthropologie politique de Fernand Deligny

Le lien social se nourrit de quelque chose qui n’est pas social. Tel est le propos de cet essai d’infra-politique dans lequel la philosophe Catherine Perret, explorant la naissance de la pédopsychiatrie et l’histoire des politiques de l’enfance en France au XXe siècle, rencontre Fernand Deligny (1913-1996). De plus en plus étudié en Europe et aux États-Unis, Deligny est aujourd’hui encore un célèbre inconnu. Wikipédia le présente comme « un opposant farouche à la prise en charge asilaire des enfants difficiles ou délinquants et des enfants autistes ». C’est oublier qu’il fut également conteur, écrivain, cinéaste, cartographe, et que les inventions plastiques et poétiques de ce bricoleur de génie contribuent pour une large part à ses expérimentations cliniques. Dans ce livre, Catherine Perret inscrit Deligny dans l’histoire des révolutions psychiatriques qui, suite à l’« extermination douce des fous » dans les hôpitaux psychiatriques français durant la Seconde Guerre mondiale, surent faire de la folie une perspective sur l’humain et du soin psychique une pratique sociale. Les expérimentations éducatives et cliniques de Deligny, ses inventions plastiques éclairent ce qui, chez les humains, vise à la création d’un milieu : un milieu loin du langage et qui ne se laisse capter qu’en images. Catherine Perret montre que la prise en compte sans exclusive de l’humain ne dépend pas seulement de la capacité qu’auraient les sociétés à inclure de plus en plus d’individus dans le respect de leurs différences. Elle dépend aussi de leur capacité à prendre acte de la différence entre la part civilisable de l’homme et son noyau non civilisable, mais pourtant humain. C’est par là que son essai rejoint l’agenda politique de l’anthropologie contemporaine.

Kriti KAPILA, Nullius: The Anthropology of Ownership, Sovereignty, and the Law in India

Nullius is an anthropological account of the troubled status of ownership in India and its consequences for our understanding of sovereignty and social relations. Though property rights and ownership are said to be a cornerstone of modern law, in the Indian case they are often a spectral presence. Kapila offers a detailed study of paradigms where proprietary relations have been erased, denied, misappropriated. The book examines three forms of negation, where the Indian state de facto adopted doctrines of terra nullius (in the erasure of indigenous title), res nullius (in acquiring museum objects), and, controversially, corpus nullius (in denying citizens ownership of their bodies under biometrics). The result is a pathbreaking reconnection of questions of property, exchange, dispossession, law, and sovereignty.

Photographier, filmer le silence

Pour la dernière séance du séminaire “Arts et Intelligences du Silence” de juin 2022, il s’agissait de s’interroger sur ce qu’il reste du silence dès lors qu’il devient photographie ou film. À travers différentes exemples, les participants ont analysé la place du silence à l’origine ou à l’aboutissement de la mise en images du silence.

Le photographe Philippe Dollo a présenté son projet No Pasa Nada consacré au silence qui enveloppe le souvenir de la guerre civile espagnole et qui, encore aujourd’hui, marque la société contemporaine en Espagne. Des photographies, des textes, des montages, des interviews, des poèmes pour dire le silence que tout le monde sait, que tout le monde remplit de mots et de mises en scène sociales.

L’anthropologue et cinéaste Stéphane Breton a quant à lui analysé les conditions de l’entretien ethnographique et la place qu’il accorde au silence dans son déroulement et dans son enregistrement sous forme d’archives audio ou de films. Sofia Babluani, doctorante à l’EHESS, a quant à elle présenté les premiers développements de ses recherches sur l’iconographie de l’absence dans le cinéma contemporain en s’interrogeant sur les notions de résidu, de trace, de perte.

Tous les clichés de ce billet (c) Philippe Dollo.

Silences meurtriers

Retour sur le premier séminaire du programme de l’EIT en juin 2022,” Silences meurtriers : une anthropologie politique du silence”, tenu à Paris le 7 juin 2022.

Deborah Puccio-Den commence ce séminaire en remerciant les participants, et en remerciant tout particulièrement Kriti Kapila d’avoir rejoint l’équipe au pied levé – elle sera partie prenante de l’EIT en 2023, et avec elle, Ida Susser qui participe à un programme intitulé Deadly silences. Towards a political anthropology of absence, lancé aujourd’hui et à poursuivre par un ensemble d’opérations de recherche dont un panel proposé au colloque de l’AAA qui s’est déroulera en 2022 à Seattle, intitulé Unsettling landscape. Laissons la parole désormais à Deborah Puccio-Den.

Nous avons choisi comme point de départ commun les perspectives ouvertes par l’article de Yael Navarro “The Aftermath of Mass Violence : A Negative Methodology”, paru in the Annual Review of Anthropology en 2020.  Les anthropologues ont plutôt focalisé leur attention sur les modes de présence, les ontologies, les manières d’être au monde, mais peu de travaux ont été conduits sur les absences, les effacements, les fragments, restes ou ruines, les silences, les manques et les vides ; il y a pourtant un immense potentiel à conduire des recherches ethnographiques en allant à l’encontre du paradigme indiciaire sur lesquelles les sciences sociales se sont fondées.

S’agissant en particulier de recherches en anthropologie politique, on peut bien sûr répertorier les modalités de domination fondées sur la prise, la saisie, l’occupation, mais dans certains contextes de violence extrême, on se trouve face à l’impossibilité de conduire ce type de recherches, car le pouvoir s’est manifesté par la dépossession, la dessaisie, la disparition (pensons aux contextes latino-américains) ou l’effacement des preuves de la violence infligée. Dans ces cas, eu lieu de tenter de rassembler les différentes pièces qui restent et de les composer ou recomposer dans un mosaïque cohérent, tâche impossible tant le travail d’extermination, dépossession ou effacement a été radical, on peut aussi pointer ce même travail, mettant en place ce que Yael Navarro appelle une “méthodologie négative” pour laisser émerger le caractère incommensurable de certaines formes de violence, l’impossible réparation, l’irréparable manque (y compris de sources ou de preuves indiciaires pour mener une enquête classique). Face au refus de parler, ou au silence de l’enquêté, ou même du terrain, l’enquêteur doit se résoudre à adopter un nouveau paradigme, fondé sur ce qui n’est pas, plus approprié lorsque l’accès à la preuve continue d’être limité, compliqué ou nié.

L’anthropologie a centré son attention sur ce qui est présent sur le terrain, au détriment de ce qui est absent (l’invisible, l’immatériel, le non-dit). Pourtant, notre vie sociale et politique est aussi structurée par ce qui n’est pas, d’où la nécessité de produire des outils conceptuels et des méthodes appropriées pour étudier l’absence et les conditions de possibilité pour que l’absence émerge comme une réalité politique et sociale.  Comment étudier quelque chose qui a été délibérément détruit, anéanti, comment étudier quelque chose qui a été volontairement écarté du discours public, comment recueillir des données qui ont été éliminées à dessin de l’espace social, expropriées ou transformées sous la forme de la dénégation ou du déni ? Étudiée sous le spectre du politique, l’absence n’est pas quelque chose qui a disparu, mais quelque chose qui a été volontairement et activement retirée de l’espace social, comme ces espaces vides ou habités par l’absence, vidés de leurs habitants et redéployés pour des nouveaux usages, la destruction d’archives, l’amnésie ou abolition de la mémoire,

C’est un programme révolutionnaire, qui inverse le paradigme empirique sur lequel se sont fondées les sciences humaines, mais aussi le présupposé constructiviste, n’étudiant pas la construction de l’espace social mais sa destruction, pas les représentations mais ce qui échappe au domaine du représentable.Le programme de recherche annoncé par Yael Navarro, qui contient des opérations comme le traçage des corps, des objets, des restes des violences qui ont traversé un pays, un espace, un groupe ; les personnes disparues et la présence de leur absence dans la vie de ceux qui restent ; une archéologie du témoignage croise par bien des aspects le programme de recherche que j’ai proposé dans le livre Mafiacraft, an ethnography of deadly silence, d’où aussi le titre Deadly Silences (au pluriel) que nous avons donné à notre programme commun. Ce livre est le résultat de vingt ans de recherches sur la mafia, partis d’une impasse empirique et d’un questionnement : comment étudier quelque chose qui n’existe pas, la mafia, dont on disait qu’elle n’existe pas jusqu’au début des années 1980, affirmation qui pointe toujours lorsqu’il s’agit d’évoquer ce phénomène criminel, pouvant aujourd’hui se décliner au passé sous la forme « la mafia n’existe plus.

Face à ce phénomène, aux contours ontologiques incertains, car non seulement on dit qu’elle n’existe pas ou plus, mais aussi on a du mal à attribuer une signification précise à ce terme, le laissant fluctuer dans un vide de sens, mon choix méthodologique a été, non pas de suivre ces traces, mais de suivre le travail de construction de la mafia comme phénomène social, politique, criminel, moral (ou a-moral) par ceux qui se sont attachés à en montrer l’existence pour la combattre : enquêteurs, magistrats, journalistes, mais aussi artistes, photographes, militants ou simples citoyens devenant témoins de l’existence de la mafia et mobilisant toutes leurs compétences pour donner un sens (négatif) à ce mot (paupérisation, dépossession, dégradation, violence, silence). C’est ainsi, en suivant cette méthodologie me permettant d’arriver du mot à la chose, Mafia-craft, que j’ai compris que la mafia agit en négatif, en niant son existence, qu’elle est présente dans son absence, qu’elle communique dans son silence. Ce faisant, Mafiacraft montre que la violence du politique est la violence de ce qui n’est pas dit du politique, la mafia justement, comme modalité d’action de l’indicible, de l’inouï et de l’innommable du politique,

Voila pour ce que j’ai fait dans ce livre, sur lequel nous reviendrons lors de la séance lectures croisées, séance de présentation des derniers livres sortis en relation avec le thème de notre EIT qui se déroulera le 23 juin.

Maintenant quelques mots sur ce que je souhaiterais faire dans le prolongement de ce programme, deadly silences, que voudrait être un projet commun d’anthropologie de l’absence. A partir de ce modèle inverse de witchcraft, où le pouvoir léthal n’est pas fondé sur des mots qui tuent, mais sur des silences meurtriers, en utilisant les entretiens conduits avec les repentis de la mafia comme matériaux ethnographiques, j’examinerai le silence sur ce qu’on fait comme une condition de possibilité de l’accomplissement d’actes criminels mafieux, actes qui effacent des corps (parfois dissous dans l’acide pour mieux les faire disparaître) en même temps qu’ils dépossèdent les tueurs de leurs propres corps et âmes. Ce qui sera interrogé est la nature politique de ces opérations de dépossession, dépossession du langage d’abord, mais qui entraîne avec elle d’autres pertes (de mémoire, de conscience, de réflexivité).

Cette anthropologie politique de l’absence sera donc étroitement liée avec l’anthropologie politique du silence que j’ai menée jusqu’ici et ici même à l’EHESS, mais menée en collaboration avec mes deux collègues à qui je laisse maintenant la parole, elle conduira certainement à bien d’autres découvertes.

Billet rédigé par Deborah Puccio-Den. Image d’en-tête sous licence CC ; auteur : Tyler Merbler

Silences mortels – AAA Seattle 2022

Du 9 au 13 novembre 2022 s’est tenu à Seattle (USA) le congrès annuel de l’American Anthropological Association sur une thématique aussi intrigante dans son titre – Unsettling Landscapes – que riche dans ses implications intellectuelles. Dans ce cadre, Deborah Puccio-Den et Kriti Kapila, membres de l’ EIT “Arts et Intelligences du Silence” ont organisé une table ronde sur les “silences mortels” reprenant pour cette rencontre le sujet du séminaire que les deux chercheuses animeront à l’EHESS en juin 2023. Présentation de la table ronde, en attendant ce rendez-vous auquel participeront également les membres de l’EIT présents à Paris à la fin de l’année universitaire.

This panel explores the relationality summoned in and through absence in a variety of ethnographic settings. This absence is a signature of the political broadly understood, where it stands in for an exercise of power. The presentations make a departure from dominant forms of ethnographic inquiry of the political, most of which focus on subjectivity (eg. citizenship, migrants, etc), political wholes (nation-state, political parties) and forms of presence (modes of being in the world, ontologies). This panel throws open the inquiry via what Navaro (2020) has called “negative methodology” and excavates not subjectivity but modes of relationality engendered by the absence when “it emerges as a political reality”. Our ethnographic objects are a series of figurations of absence. Puccio-Den examines the silence required for making tangible the absence in the Sicilian mafiosi’s deadly practices. Susser focuses on the silence allowing the shaping of political links among the gilets-jaunes in France. White discusses the reconfigurations of reciprocity when ancestral silence in the face of Zulu sacrificial speech is read as refusal of pragmatic reciprocities. Perret goes into the refusal of the reciprocity of communication in autism exploring the possibility to structure a milieu in the absence of words. Kapila probes the excess generated by disappearance and dispossession as sovereignty-making practices of the digital state in India. Absence is both the object of our analysis and of our unsettling questioning on the conditions of our research practice and methods beyond evidence. We thus attempt to make visible the conceptual terrain in which the relationality of absence can be studied and explore the potential for a new political anthropology.