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Parution de Silence(s) 3/4 (2025) – Les régimes de la disparition

Pour son numéro de 2025, Silence(s) : revue interdisciplinaire se consacre aux « régimes de la disparition ». En tentant de se défaire de l’évidence d’un manque et des obstacles à la recherche qu’il entrainerait nécessairement, ce numéro pense la disparition comme un régime d’action, comme un moyen de produire des phénomènes sociaux qui remettent en ordre le monde duquel on vient de retirer un individu, un objet ou une idée. Il ne s’agit pour autant de mettre le voile sur les catastrophes humaines, les drames et les douleurs qui se jouent dans la disparition, mais plutôt d’examiner par l’enquête philosophique, anthropologique, historique et esthétique, les modalités du disparaître et du faire disparaître d’une part, et leurs conséquences manifestes ou discrètes d’autre part. À l’image du silence, la disparition n’est pas seulement l’inverse ou le négatif d’un autre phénomène ; elle dispose de caractères propres, d’une positivité qui redistribue les cartes de la présence et de l’absence.

Le dossier consacré à « la disparition » de Silence(s) : revue interdisciplinaire entend relever le défi méthodologique des objets des sciences humaines et sociales marqués par l’anéantissement (disparition d’objets, de personnes, de lieux etc.). Avec les contributions réunies dans ce numéro, il ne s’agit pas de constater l’absence, de faire le compte rendu des effacements de traces, des collectes de fragments, des relevés de ruines, des restes, des silences, des lacunes et des vides, mais d’étudier d’une part ce que le phénomène de disparition induit sur nos pratiques de recherche, et d’autre part ce que ces actions éclairent des relations sociales, présentes et passées. Il s’agit en revanche de poser un nouveau regard sur le silence des sources, sur l’absence des preuves, sur les blancs surgissant dans l’image, et d’identifier dans la disparition l’indice de modalités d’action singulières. Comment agit-on en régime de disparition ? Comment fonder une ontologie positive des manières de la disparition, du disparaissant et du faire disparaître ?

Pour se saisir de ces interrogations, les auteurs et les autrices abordent des sujets très différents, au prisme de « leur » discipline certes mais sans perdre de vue la transversalité épistémologique de la thématique de la disparition qui pose à tous et à toutes une même question : quel ordre s’installe quand la chose n’est plus, n’est plus là ou n’est plus tout à fait la même ? C’est en se raccrochant à cette question totale que l’on évite, à l’échelle du numéro, la hiérarchie des objets et la relativisation des drames éventuels qui se jouent dans la disparition. Des vies incarnées disparaissent. Raphaëlle Cologon documente par son « enquête dans l’enquête » la disparition d’un livreur à domicile renversé dans Paris qui soudain s’évanouit – une vie « perdue » dans l’anonymat de la migration et du travail clandestin qui refait surface par le creux qu’elle génère au sein d’une communauté soudain réunie autour de ce disparu. Cloé Drieu, dans l’entretien qu’elle édite, introduit et traduit, fait entendre la voix de Janargul Jumatay, disparue en territoire ouïghour en raison de son opposition administrative au régime – l’article devient l’une des dernières traces laissées par la victime et permet de constater la fragilité des existences malgré l’accumulation des « restes » numériques (suite d’URLs, liste de sites, empilement d’articles). Doriane Molay et Roberto Rossi déplacent ces interrogations sur le terrain de la photographie et de son rôle contesté dans l’établissement de la vérité et la trace de l’histoire.

L’effacement de ces empreintes, réelles ou virtuelles, et le choix de disparaître totalement à l’autre, en adoptant volontairement ou en le subissant le statut du fantôme, sont au cœur du texte de Sara Guindani analysant le phénomène du ghosting et plaçant cette pratique toute contemporaine liée aux réseaux sociaux en perspective philosophique. De façon paradoxale (ou non), la disparition laisse des traces, elle en produit ou bien pour entériner le processus, ou bien pour mettre en voir une présence en contrepoint, pour justifier l’injustifiable, pour détourner l’absence des disparus. Brice Molo démontre parfaitement ce mécanisme complexe d’exposition et de dissimulation simultanée dans un cas d’étude au Cameroun, avec une réflexion profonde du lien entre monument et disparition. Dans un tout autre domaine, Camille Dugast procède à l’analyse minutieuse d’un tableau de Hans Memling et à l’interprétation originale des pieds des figures comme autant d’indices d’une disparition, celle du Christ, que l’on cherche à maintenir dans une peinture de présence. Deborah Puccio-Den, à partir des archives judiciaires de Sicile, fait le récit et l’analyse d’une opération massive de disparition menée par la Cosa Nostra, destinée à produire de nouveaux rapports de pouvoir et l’établissement d’un régime de terreur. Une fois passée la folie des exécutions et la mise au silence de toute possibilité du deuil, il ne reste que les traces matérielles, mais surtout mentales et morales, d’actes de violence impossible à décrire.

Face à cette impossibilité, les sciences sociales doivent s’armer d’outils intellectuels opératoires et transformer l’appréhension du négatif en connaissances. Saskia Simon, dans son article méthodologique, offre de précieuses clés d’interprétation à ce sujet et nous invite à éviter les pièges de la lecture trop simple de phénomènes changeants, intriqués. Pour compléter la lecture de ce dossier, le numéro fournit plusieurs comptes rendus d’ouvrages traitant, chacun à leur manière, du thème de la disparition. Il confie également à deux créateurs, Enora Gullery et Fernando Garlin Politis, deux cartes blanches très délicates sur le même sujet. Véritablement interdisciplinaire, croisant les approches, les terrains et les sensibilités, confiant à des registres d’écriture variés le soin de rendre compte de ce qui n’est plus, le numéro de Silence(s) : revue interdisciplinaire faire apparaître la disparition, non pour compenser même naïvement la perte des disparus, mais pour démontrer que la disparition, comme le silence, peut être pensée, doit être pensée comme un régime d’action, un moyen d’ordonner et de désordonner le social, et nous invite à nous saisir de la notion pour mieux la comprendre, la préparer, l’éviter, l’apprivoiser.

Le numéro 2025 de Silence(s) : revue interdisciplinaire est disponible en open access sur le site pépinière de la MSH Paris-Nord.

Faire silence – premier numéro de la revue

Silence(s) : revue interdisciplinaire rend compte de travaux de recherche sur le silence et sur l’ensemble des faits et notions « de creux » dans les sciences humaines et sociales ; ces sujets, parce que posés traditionnellement comme l’opposé, l’inverse ou le « rien » du matériau d’enquête, disparaissent des recherches alors qu’ils documentent dans leur existence même des relations cruciales au réel. La revue propose des numéros thématiques sur le silence, l’absence, le vide, l’intraduisible, les études sourdes ou celles se rattachant à la Muted Group Theory, le blanc, l’attente, l’intervalle, le rien, la négation, etc. 

Pour son premier numéro double, publié en libre accès sur la plateforme de la MSH Paris Nord en octobre 2024, la revue propose un dossier intitulé “Faire silence, d’une discipline à l’autre” ainsi que toutes les rubriques de Silence(s) : le compte rendu de l’ouvrage de Mark C. Taylor, Seeing Silence, et la carte blanche de Philippe Dollo sur le silence de la Guerre civile en Espagne. Nous présentons ici le sommaire détaillé du numéro ainsi que les résumés des textes publiés en ligne.

Deborah Puccio-Den et Vincent Debiais – Faire silence. Approches interdisciplinaires d’une action qui ne dit pas son nom

L’introduction de ce numéro décrit la genèse du projet de recherche collectif sur le silence mené à l’École des hautes études en sciences sociales depuis 2020 dans le cadre de l’équipe international triennale « Arts et Intelligences du Silence ». Elle pose également les grandes lignes théoriques des recherches sur le silence dans le domaine des sciences humaines et sociales en signalant les contributions majeures qui en ont posé les bases. L’introduction propose enfin un bref survol des articles rassemblés dans le dossier, pointe les résultats les plus significatifs des études proposées par les auteurs et les autrices, et signale les directions dans lesquelles poursuivre les recherches. [en ligne]

Scott G. Bruce – Verba risum moventia. Silence, rire et comportement dans le premier monachisme médiéval

Au tournant du premier millénaire, les moines de l’abbaye de Cluny et de ses dépendances ont développé un système de signes manuels qui permettait aux frères de communiquer entre eux sans enfreindre les règles strictes d’interdiction de parler, en usage dans leurs communautés. Les coutumiers monastiques ont conservé des traces de cette pratique sous la forme de lexiques, soit des descriptions écrites détaillées des signes et de leur signification, que les novices apprenaient pour préparer leur entrée au cloître. Alors que ces lexiques organisaient généralement leur description des signes monastiques par thèmes (signes pour la nourriture, signes pour les vêtements, etc.), un coutumier de la fin du XIe siècle de l’abbaye de Hirsau, en Forêt-Noire, présentait un signe pour le rire parmi les symptômes de la maladie, comme les saignements de nez et les vomissements. Cet article tente d’expliquer cette association inattendue. Après avoir étudié la signification du silence dans le monachisme de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge, il examine les attitudes à l’égard du rire dans la tradition monastique primitive. Il montre que le rire sonore était dangereux dans l’abbaye, non seulement parce qu’il était perturbateur, mais aussi parce qu’il faisait perdre au moine le contrôle de son corps, enfreignant ainsi les règles de comportement qui régissaient ses actions dans le cloître. [en ligne]

Marie-Emmanuelle Torres – Silences et silenciations dans le rituel impérial byzantin (IXe-XIIe siècle)

À Byzance, le pouvoir impérial se met en scène dans des rituels grandioses, structurés et élargis par une performance sonore. Pour faire ressentir cette autorité donnée directement par Dieu, le rituel se sert des silences. L’empereur devient une icône muette pour dire son statut quasi divin, la cour reconnaît son autorité et affirme sa distinction en se pliant à la norme de silence. La performance est créée, structurée et dramatisée par les contrastes acoustiques. L’acclamation populaire, qui doit légitimer l’empereur, est transformée en voix de silenciation. [en ligne]

Elisabeth Anstett – Dissimulation, effacement et silence dans les contextes de violences de masse. Vers une anthropologie de la destruction

Les anthropologues sociaux qui travaillent à l’intelligibilité des contextes façonnés par la violence extrême, se trouvent le plus souvent confrontés à une double difficulté. Ils travaillent en effet auprès des victimes ou de leurs descendants à collecter et analyser les fragiles empreintes laissées par des mondes partiellement ou totalement anéantis, cependant que les traces des crimes commis par les bourreaux continuent de faire l’objet d’effacements intentionnels de diverses natures, qu’il s’agisse d’ultimes destructions de preuves matérielles ou de la production de discours négationnistes. La tâche de faire naître du sens depuis le silence n’est donc pas chose aisée. Toutefois, en plus des outils théoriques et méthodologiques propres à leur discipline, les anthropologues sociaux peuvent bénéficier des recherches conduites dans d’autres champs disciplinaires (celui des sciences du langage, de la psyché ou de l’image, ou encore celui des sciences médico-légales), qui leurs donnent accès à des données supplémentaires et de nature distincte, et apportent un regard différent sur les situations ou les pratiques qu’ils cherchent à comprendre. Prenant notamment appui sur les apports et les expériences acquises dans le cadre de plusieurs programme de recherche collaboratifs, et en esquissant une état de l’art préliminaire à d’autres études futures, cet article souhaite montrer à quel point ces collaborations interdisciplinaires ont façonné le travail des anthropologues en les amenant à intégrer à leurs recherches des approches qui n’étaient pas initialement les leurs, et à quel point ces collaborations ont été déterminantes pour la compréhension des sociétés marquées par la silenciation des violences de masse. [en ligne]

Sarah Privat Lozé – Fabrique et pratique du silence dans le Cambodge Khmer Rouge (1975-1979)

De 1975 à 1979, le Cambodge a été profondément bouleversé par une violence extrême : déportation massive de la population, travail forcé, sous nutrition, famine, le recours massif à la torture, les exécutions sommaires et les massacres de masse contribuèrent à saper les fondements de la société cambodgienne. Imposer le silence est au cœur de ce système khmer rouge. Les historiens du Cambodge ont largement étudié cette utopie génocidaire articulée sur un « faire taire » radical. Ils montrent combien ce silence relève de la politique conduite par le comité central du PCK éclairant ses fondements idéologiques et les mécanismes de censure qui ont conduit à l’abolition de toutes les instances du « dire » tandis que les purges et les exécutions quotidiennes alimentant la terreur contraignent au mutisme toute une population. Pour autant, qu’apprend-on de ce silence dans cette vue en surplomb qui le circonscrit dans sa seule dimension politique et mécanique ? Sa réalité se limite-t-elle à ce mutisme fondé sur un rapport asymétrique dominants-dominés, victimes et bourreaux ? Cet article se propose d’aborder la manière dont la population cambodgienne fait silence et exprime son silence durant ces années afin de saisir l’épaisseur de ce silence, ces pratiques du silence en utilisant et en appliquant à ce contexte historique la notion de formes de vie comme voie d’intellection. Il s’agit ici de montrer, en portant notre attention sur l’ordinaire, comment ces vies sont tissées par le silence et combien des postures de silence se construisent face à la terreur et réinventent une manière d’exister quand la vie ordinaire est compromise à chaque instant et restreint les choix possibles. [en ligne]

Véronique Beneï – Silence du déplacement et technologies de la terreur

À partir de matériaux ethnographiques recueillis et co-construits au long cours (années 2000 et 2010) sur la problématique du déplacement forcé des populations en Colombie, cet article propose de réinterroger le silence comme « potentialité pleine » : une potentialité révélant un espace d’expériences vécues qui ne peuvent être dites que dans des seuils liminaires, hors des lieux et moments de sociabilité ordinaire. Sont également explorées diverses temporalités du silence dans ce contexte et comment leurs dynamiques peuvent rouvrir un espace de parole jusque-là tue. Les pratiques de (mise sous) silence, les technologies de la terreur et, plus largement, les violences auxquelles donne lieu le phénomène du déplacement sont ici étudiées parmi les personnes déplacées comme celles qui ne l’ont pas vécu. En documentant l’expérience phénoménologique qu’elles font respectivement du silence, une observation attentive à la médiation des corps en situation d’énonciation donne à en percevoir les différentes textures, épaisseurs et « tessitures », et le potentiel afférent d’activation, voire de libération, de la parole. [en ligne]

Jean-Luc Bonniol – Le silence de la race

L’histoire de l’obsession raciale, propre à l’Occident, relève d’une volonté d’organiser le corps social en s’appuyant sur des catégories distinctives, à des fins de séparation ou de domination. Comme une telle assignation est souvent associée à des mécanismes divers d’infériorisation, est-il possible de s’en évader ? Dans les cas où l’apparence physique est perçue comme une évidence (couleur de la peau, traits du visage…), cette évasion semble bien difficile. Mais dans ceux où la différence d’apparence n’est pas au rendez-vous, la stratégie pour nombre de sujets a pu être celle de l’évitement, par la dissimulation, le secret et le silence, face au danger et au risque d’être découvert. Il est donc d’abord question, en matière de race, en des contextes où toute parole peut entraîner des conséquences dévastatrices, de silence dans une logique personnelle de sauvegarde. Mais, parmi toute la diversité de ses dimensions sociales, parfois contradictoires, est également évoqué un autre registre de silence, collectif, celui qui se fonde sur une volonté d’indistinction raciale. [en ligne]

Deborah Puccio-Den – “50 nuances de kiz”. Dans, couleur et silences à Paris et en banlieue parisienne

Dans cet article, les principes et méthodes de l’ethnographie du silence énoncés dans l’introduction de ce dossier sont mis à l’épreuve d’un terrain empirique : les pratiques dansées de la « kizomba », un tango d’origine angolaise qui a muté en région parisienne donnant lieu à une variante urbaine appelée « Urban Kiz » ou « Urban Mafia ». L’ethnologue expérimente ici les possibilités de mener une enquête ethnographique en mobilisant d’autres ressorts cognitifs, affectifs et sensoriels que la parole. Fermer sa bouche, ouvrir ses yeux, se laisser porter par les sens (toucher, odorat, goût), écouter son corps en se mettant à l’unisson du corps de l’autre – un corps d’une autre couleur – permettent de pénétrer le monde de la « kizomba » et d’en proposer une description « de l’intérieur ». Il s’agit de transformer son ressenti et ses émotions sur le terrain en outils de connaissance prenant en compte, d’un côté, la contrainte de « silence » qui pèse sur l’enquête dans un monde où « on ne raconte pas sa vie », de l’autre, les spécificités de la danse comme objet de recherche anthropologique. [en ligne]

Catherine Perret – Tissée de silence. La clinique de Fernand Deligny

Cet article utilise la voie de la théorie et de la description pour proposer une approche historique et anthropologique de la « clinique du silence » expérimentée par Fernand Deligny de 1967 à sa mort, en 1996, auprès d’enfants atteints d’autisme sévère et qui n’ont pas accès au langage. Son objectif est double. Il est d’une part d’analyser les pratiques développées par Deligny et son réseau pour « faire (littéralement) silence », en réponse à la crise de la civilisation occidentale qui a marqué le XXe siècle et à la silenciation qui a dominé l’histoire de la (pédo-)psychiatrie de la même époque. Il est d’autre part de montrer comment ces pratiques, écritures, films, cartes, leur ont permis d’enregistrer le silence de ces enfants autistes et d’y révéler la pratique d’un milieu de vie dont participent enfants autistes et adultes parlants, et d’où émerge un autre visage du lien social. [en ligne]

Lola Mégean – La cliente de services sexuels : oubliée de la recherche en sciences sociales

Cet article souhaite interroger la rareté des travaux scientifiques menés sur la clientèle féminine de services sexuels. Il explore différents facteurs – à la fois théoriques et méthodologiques – qui contribuent à la complexité de l’examen anthropologique de la figure de la cliente. À la lumière de la réticence manifestée par ces femmes, actrices au cœur de l’industrie du sexe, à partager leur expérience, cet article examine en particulier les défis heuristiques auxquels doivent faire face les anthropologues sur ce terrain. En outre, il analyse les dynamiques de genre qui conduisent ces dernières à faire silence. [en ligne]